Frédéric Pauwels est un photographe belge né en 1974.

Biographie

Dans le sillage du Baron Rouge

Pendant des mois, les bénévoles de l'association Digger Cote 160 se sont réunis pour construire une réplique du Fokker DR1, avion du Baron Rouge.

Durant la Première guerre mondiale, la Somme a été le théâtre des débuts de l’aviation militaire. Autour du personnage emblématique du Baron Rouge, l'as des as allemand Manfred von Richthofen, qui y trouva la mort après 80 victoires, c'est plus qu'un patrimoine que l'on découvre dans cette région : un héritage inattendu et bien vivant de la Grande Guerre, ancré tant dans la culture que dans l'économie locales.

Il ne reste pas grand chose à voir dans le champ où est tombé, il y a bientôt 100 ans, l'avion du fameux Baron Rouge. Le long de la départementale entre Corbie et Bray-sur-Somme, un simple panneau d'information rappelle la carrière et la mort du « Baron rouge » à proximité de l'endroit où cet « as des as » a réussi a poser son avion, avant d'émettre son dernier souffle. Manfred von Richthofen s'était rendu mondialement célèbre au ravers des 80 victoires qu'il avait remportées, au cours de combat aériens de la Première guerre mondiale. Son dernier avion, un Fokker DR1 peint en rouge était devenu la terreur des aviateurs alliés, ce qui lui avait valu les surnoms de « Diable rouge » ou « Baron rouge ». Ce pilote chevronné avait pour habitude de rechercher les avions en difficulté puis de les prendre en chasse, tout en prenant soin de ne pas survoler les lignes ennemies. Mais ce 21 avril 1918, pour une raison qu'on ignore, peut-être plus fatigué que d'habitude, ou suite au déplacement de la bataille vers l'ouest, il a failli à cette règle, et survolé une des portions les mieux défendues de la Somme. Touché par une balle tirée du sol par un soldat australien, près de Vaux-sur-Somme, il parvint à poser son triplan intact, avant de succomber à ses blessures, quelques instant à peine plus tard. Ses funérailles ont été organisées dès le lendemain par les Alliés, avec les mêmes honneurs militaires que pour leurs propres pilotes, ce qui participa à faire entrer dans la légende ce personnage : témoignant du respect de cet adversaire et de l'étrange esprit chevaleresque de l'époque, sa première sépulture, cimetière du village de Bertangles, près d'Amiens, portait l'inscription " A notre valeureux et courageux ennemi "... Sa dépouille, transférée en 1919 au cimetière Militaire allemand de Fricourt, toujours dans la Somme, a finalement rejoint l'Allemagne en 1925, pour reposer définitivement, après de multiples voyages post-mortem, dans le caveau familiale du cimetière de Wiesbaden.

Devenu l'incarnation du « chevalier du ciel », le Baron Rouge continue à fasciner les passionnés d'aviation, génération après génération. Ainsi, ln 2016, l’association de Pozières Digger Cote 160 s'est mis en tête de construire une réplique à l’échelle 1 de son célèbre triplan, un Fokker DR1. Une dizaine de bénévoles se sont retrouvés, des mois durant, dans un hangar pour assembler une copie très étudiée de ce coucou historique, en assemblant pièce par pièce ses éléments reconstitués avec les techniques les plus proches possibles de celles utilisées à l'époque. « L'hélice mesure exactement 2,62 mètres », explique Jacky Faudé, un des chevilles ouvrières de cette folle entreprise. « Elle est en bois, tout comme le cockpit. » Une fois entoilées de lin, les ailes ont été lardées par cinq couturières reproduisant avec précision les gestes d'antan. Rien que ce travail de couture et de nœuds réalisés de part en part, sur chaque nervure en bois de l’aile, leur a pris plus de 12 heures. Dans l'atelier, l'ambiance mêlait concentration et bonne humeur. Si les bénévole ont tenu à peaufiner leur reconstitution dans les moindres détails, en veillant par exemple à aménager un fuselage avec tous les instruments de bord, bien que l'avion ne soit pas destiné à voler, c'est que nombre d'entre ces passionnés d'aviation ont travaillé toute leur vie ou travaillent encore dans l'industrie aéronautique à Albert... Une activité qui est elle-même héritière de la Grande Guerre, explique Yves Potard, le président de l’association poziéroise (près d’Albert). « Il ne faut pas oublier que c’est au Crotoy, dans l’école d’instruction des Frères Caudron qu’ont été formés de nombreux pilotes qui ce sont illustrés durant le conflit. Et puis, cette ancienne usine où nous nous sommes installés pour construire cette reconstitution témoigne elle-même de cette histoire : c'est ici qu'autrefois étaient fabriquées des pièces d’hydravions Henri-Potez, un ingénieur qui a fait construire à Méaulte, avec les dommages de guerre de la ferme de son père, la plus grande usine aéronautique du monde. »

Dans le petit aéroport d'Albert-Méaulte, situé dans la campagne de la Somme, entre plusieurs cimetières remplis des dépouilles des soldats tombées durant le conflit, mémoire de l'aéroclub local, donne des détails de cette histoire qui influence jusqu'à ce jour la culture et l'économie locale : «C'est de l'usine d'Henry Potez qu'est sorti le Potez 25, un avion mythique qui a fait les beaux jours de l'Aéropostale. Les entreprises toujours actives dans ce secteur autour de l'aéroport d'Albert-Méaulte sont en quelque sorte les héritières de cette première usine, et donc, d'une certaine manière, de la guerre.» Tel est un des paradoxes de la guerre, et en particulier de celle de 14-18 : en France comme ailleurs en Europe et dans le monde, la production d’armes et de matériel militaire a propulsé certaines entreprises qui sont devenues, après guerre, des moteurs de développement économique et industriel. Sur la piste du petit aéroport, on peut voir décoller de petits avions de l'aéroclub, qui emmènent les touristes au-dessus des tranchées trous d'obus qui marquent encore le paysage de cette ancienne région dévastée... Mais on peut aussi, plusieurs fois par semaine, observer l'atterrissage du Béluga, cet impressionnant avion-cargo dont la forme de la carlingue évoque l'apparence du cétacé du même nom. Il transporte les pièces de l'Airbus A320 fabriquées dans l'usine d'Aérolia qui jouxte la piste. Une industrie qui, avec les entreprises sous-traitantes avoisinantes, fournit aujourd'hui 3000 emplois dans la région et représente 60% des emplois salariés de la filière en Picardie ! On trouve même sur les lieu un site d'enseignement professionnel, le Lycée Potez, qui forme les futurs ouvriers en aéronautique.

« Autour de la reconstitution du Fokker D1 de Manfred von Richthofen, souligne d'ailleurs Yves Potard, il y avait aussi d'ailleurs cette envie de perpétuer cette tradition, cette culture de l'aviation, en initiant des jeunes et en leur communiquant l’envie de se passionner pour un projet ». L'avion du Baron Rouge même quand il ne s'agit que d'une reproduction incapable de voler, contribue à faire rayonner le patrimoine, l'histoire et le savoir-faire de la Somme en matière aéronautique. Présenté la première fois au public lors des commémorations du Centenaire dans la Somme en juillet 2016, l'avion n'a cessé depuis lors d'être sous le feu des projecteurs, et sera transporté prochainement jusqu'à Paris, les ailes dans un fourgon, et le fuselage sur une remorque, pour être exposé au Salon international du tourisme du 14 au 18 mars 2018. Forts de ce succès, les rêves des bénévoles de l'association s'envolent déjà vers un autre projet : celui de construire cette fois la reconstitution d'un Spad XIII, un avion piloté par « l’as » René-Paul Fonck pendant le premier conflit mondial... Pas de doute, les commémorations du Centenaire prennent naturellement des ailes dans la Somme !

Texte d'Isabelle Masson Loodts et photos de Frédéric Pauwels