Frédéric Pauwels est un photographe belge né en 1974.

Biographie

Le rendez-vous

Ils en crèvent d’envie. Et derrière les portes closes, leur corps d’homme et de femme en situation de handicap assouvissent ces désirs indicibles, dessinant par la même occasion les contours de l’accompagnement sexuel.

Bing ! Toutes les dizaines de secondes, le bruit strident retentit, alors que s’acharne sur la machine à sous, planté en haut d’un tabouret, l’un des clients du bar. L’espace d’un instant, Tyra perd ses mots, balbutie. Appuyée contre la boiserie de la banquette, elle ferme les yeux. Et dans les plis qui les entourent, une grimace d’inconfort. « Ça va vraiment fort », soupire-t-elle, misophone sans le savoir, avant de reprendre son récit. C’est au tour de J. « Ah, lui… C’est une histoire compliquée », lâche-t-elle, le regard fuyant pour la première fois. Tyra s’était toujours interdit de tomber amoureuse d’un client, il avait fallu mettre un terme à leurs rendez-vous. « Un jour, il m'a rappelée et j’y suis retournée. Le temps avait passé. » Mais cette fois-là, après que Tyra a enlevé son costume d’accompagnante sexuelle, l’homme qui vit avec une sclérose en plaques particulièrement invasive lui annonce la nouvelle : dans une semaine, ce sera l’euthanasie. « T’es sérieux ? » « Oui. » « Je lui avais toujours dit qu’un jour, on passerait la nuit ensemble. Simplement parce que j’étais bien avec lui », raconte la femme de 36 ans. Une dernière nuit avant de quitter son corps, cette prison osseuse. Frédéric Pauwels est là avec son appareil photo, comme pour les memorabilia avec la famille et les proches de J. « Même lui était ému », raconte Tyra à propos du photographe. « Mais moi, ces émotions, c’est ce que je vis au quotidien. Je suis dans l’intimité des gens, ils me livrent leurs plus profonds secrets. Leur tristesse. Ils me parlent comme si j’étais un livre dans lequel on écrit. »

Un an plus tard, J. est toujours là. Au dernier moment, en présence du médecin, il s’est ravisé. Il semble qu'il restait dans son corps une étincelle de vie derrière la douleur. « Alors, quand des politicards disent que ce que je fais n’est pas un métier, j’aimerais qu’ils se taisent. » Tyra hausse le ton. « C’est plus qu’un boulot, c’est une vocation ! » Depuis deux ans, elle est aide-soignante. Et depuis bien plus longtemps, « accompagnante sexuelle », soit une personne formée pour assister érotiquement hommes et femmes non-valides et les (re)connecter à leur sexualité. Ses premiers clients en situation de handicap, elle les a rencontrés dans le cadre de la prostitution, en tant que travailleuse du sexe. « Je ne me suis jamais posé la question du droit à la sexualité des personnes handicapées. Pour moi, c’était totalement évident », se souvient-elle. La toute première fois qu’elle est confrontée à la question, c’est à travers Espace P, l’association belge de défense des travailleurs du sexe, qui lui tend un formulaire. « J’ai tout de suite rempli le papier : après tout, qui d’autre que nous ? Qui d’autre qu’une prostituée ? Je n’avais jamais réalisé que certaines filles refusaient ces rapports. Je n’avais jamais imaginé qu’une femme humaine puisse refuser un être humain. »

« Ouvrir certaines portes »

Aussi évident que cela paraisse à Tyra, le droit à une vie sexuelle et affective a pourtant dû faire l’objet de discussions au sommet. C’est ainsi que depuis 2006, la Convention des Nations Unies, ratifiée par la Belgique, protège ce droit humain. « C’est un enjeu fondamental pour la reconnaissance des personnes en situation de handicap, trop souvent considérées comme asexuées », concède le cabinet de la ministre wallonne concernée, Alda Greoli. La réalité est moins arrangeante : dans une société normée où l’apparence physique demeure l’un des critères de séduction, tous les cœurs ne sont pas égaux. « Le gars qui a le visage et le corps déformé, il est repoussant au premier abord, pose Tyra. Il ne peut pas aller dans la rue pour draguer, ce n’est pas comme ça qu’il va pouvoir rencontrer quelqu’un. Sans cet aspect payant, il ne pourrait pas avoir de relations. »

Attablée en face de la gare de cette ville wallonne, comme devant des professionnels, son regard déterminé veut « ouvrir certaines portes » : celles des chambres de ceux qui réclament l'assistance de ses mains, mais aussi de ceux qui s’enferment dans les tabous. Car la question est embarrassante, sensible comme un épiderme trop réactif. Peu sont ceux qui osent soulever le voile pour se confronter à la réalité de corps différents, nus, qui s’entrechoquent. « Quand on parle de handicap en général ou de maladies, l’opinion peut l’accepter. Une fois que l’on parle de sexe, on dirait que les gens sont renvoyés à leur propre sexualité et ça les met mal à l’aise », tente d'expliquer Clotilde Leal Lopez, députée sortante cdH, qui a mis le dossier sur le tapis au sein d’un groupe de travail parlementaire. Même « les médecins, il ne leur vient généralement pas à l’esprit de demander : “Et comment vivez-vous votre sexualité ?” » C’est l’omerta du toucher, du plaisir, la crainte d'un désir qui ne peut se dire.

« Au début, je menais ma propre barque. Aujourd’hui, j’ai rejoint le navire », dessine Tyra. Et l’embarcation, pour l’instant toujours de fortune, s’appelle Aditi. Du nom d’une antique déesse hindoue, mais aussi d'une association qui a fait de l’accompagnement sexuel son cheval de bataille, en distribuant informations et conseils aux personnes handicapées. C’est aussi le seul centre de formation spécialisé du pays, né d’une impulsion néerlandophone en 2009, avant de se développer de l’autre côté de la frontière linguistique cinq ans plus tard. On y apprend comment déshabiller, soulever, manipuler ceux dont le corps peut être intimidant de fragilité. L’année dernière, Aditi a enregistré environ 50 nouvelles demandes de personnes en situation de handicap. Surtout des hommes, mais pas seulement. Pascale Van Ransbeeck, qui y officie, reçoit leurs appels chez elle. La suite est réglée comme du papier à musique : une « consultation de clarification de la demande » avant toute chose, explique-t-elle, afin de préciser ce que la personne recherche. « En même temps, je tente de cerner au mieux son handicap, de manière à lui assortir l’assistant le plus adapté. » Avec une formation médicale, mais aussi quelques années d’expérience, Tyra est probablement de ceux-là. Elle est en revanche la seule à avoir fait partie du milieu de la prostitution, du côté francophone de l’ASBL. « En général, les travailleurs du sexe ne constituent qu’un petit pourcentage des candidats. Ce sont des personnes qui viennent de tous horizons : il y a des kinés, des éducateurs, des infirmières, mais aussi des mères de famille, des informaticiens, des directeurs commerciaux… Mais en général, d’une manière ou d’une autre, ils ont été confrontés au handicap à travers leur métier ou leur cadre familial. » Aujourd’hui, ils sont une centaine en Belgique, dont plus de 80 % installés en Flandre.

C’est que l’accompagnement sexuel, « ce n’est pas qu’un rapport sexuel, d’où la différence avec la prostitution », décrypte Tyra. Dans les draps, c’est aussi une forme de pédagogie qui fait son œuvre : une éducation sexuelle adaptée aux besoins des personnes en situation de handicap. À domicile, à l’hôtel ou dans les institutions d’accueil, l’accompagnante apprend aux personnes autistes à ne plus se blesser en se masturbant, à mettre un préservatif, aux couples appareillés à faire l’amour. « Je les change de position, puis je me mets dans un coin, je me fais toute petite pour qu’ils aient leur intimité. J’apprends aussi aux hommes à ne pas brutaliser une femme, parce que dans le monde de l’handicap, c’est parfois quelque chose qu’on ne perçoit pas ». C’est toujours Tyra qui les contacte. Jamais l’inverse. La raison semble mystérieuse, avant de devenir limpide : Aditi lui transmet leurs coordonnées et, puisque c’est elle qui fait la démarche, l’association évite de se mettre en porte-à-faux avec la loi. « Si on faisait l’inverse, explique Pascale Van Ransbeeck, on pourrait être poursuivis pour incitation à la débauche ou proxénétisme. »

Ni statut ni assurance

C’est le cœur du réacteur d’un problème épineux : l’assistance érotique n’est pas une profession légalement reconnue. Sur sa déclaration, Tyra signe « masseuse non-thérapeutique », un subterfuge pour déclarer cette activité qui ne peut être que complémentaire, selon les standards d’Aditi. « Les accompagnants n'ont donc aucun statut ni assurance actuellement », reproche Marie-Aude Moreau, sexologue au sein du centre de ressources Handicaps & Sexualité. Ceux qui les entourent, eux, vivent la crainte d’être accusés de proxénétisme, une forme d’exploitation punie par la loi belge. « Ça freine beaucoup d'institutions qui, malgré les demandes de leurs résidents, n'osent pas leur proposer la solution de l'accompagnement sexuel », poursuit la spécialiste de Handicaps & Sexualité, pourtant soutenu structurellement par la Région wallonne. La question se pose pourtant au sein du monde politique depuis 2010. Deux années plus tard, le socialiste Philippe Courard, alors secrétaire d’État, demandait l’avis du Comité de bioéthique, un organe de consultation en partie scientifique partagé par le Fédéral et les Communautés, sur la question de l’accompagnement sexuel. Ce n’est qu’en novembre 2017 que le comité a rendu son avis définitif : Bing ! Un feu vert.

Quelques mois plus tôt, des voix s’étaient pourtant élevées pour dénoncer la pratique : plusieurs associations féministes, pour qui l’accompagnement sexuel bafouait les droits des femmes en voulant exercer ceux des personnes en situation de handicap. Pour Viviane Teitelbaum, par exemple, présidente du Conseil des Femmes francophones de Belgique, « la véritable problématique est de faire toute leur place aux personnes handicapées, de les inclure à part entière dans le corps social ». Et en cela, quelques passes ne sauraient suffire. Surtout quand elles créent un précédent judiciaire à la faveur des proxénètes et « banalise la prostitution », lit-on dans un courrier adressé au Comité de bioéthique. « À toute liberté ne correspond pas un devoir à assumer par la collectivité » : le couperet des féministes est tombé. Mais aucune tête ne roule.

Les bonimenteurs de l'amour

Les yeux plantés dans le bois de la table, Tyra fait claquer ses ongles, soupire : « C’est complètement hypocrite de continuer à nous entourer d’illégalité : le métier existe, il est pratiqué, des services sont rendus… Je voudrais qu’on arrête de tourner autour du pot ». Dans le combiné, Aditi trouve aussi le temps long, « depuis le temps qu’on se bat sur le volet politique ». En Belgique, comme toujours, les changements sont faits d’infinis pas de côté, une valse à plusieurs où l’on trébuche à un moment, forcément. La ministre wallonne de l’Égalité des chances a désormais le dossier sous le bras, ouvert à la page de l’esquisse d’un cadre législatif. « Je pense que ça avance, mais c’est un peu comme les salles de shoot, ça prend du temps », tempère l’ex-députée Leal Lopez. La femme politique a le regard tourné vers le reste de l’Europe, comme en Suisse, où l’assistance sexuelle est une île détachée de la prostitution. Une sorte d’oasis limpide, dont les bienfaits sont remboursés par la sécurité sociale.

Bing ! Le bruit du tiroir-caisse. Car avant d’avoir accès aux services de Tyra, les hommes et femmes comme B., JL. ou A. ont d’abord dû payer la consultation préliminaire, 57 euros. S’ils font partie d’une institution, celle-ci a dû débourser 100 euros de cotisation pour l’année. Vient ensuite l’hôtel, si c’est le lieu de la rencontre. Ensuite, comptez 100 euros pour un rendez-vous d’une heure, auxquels s'ajoutent les frais de déplacement de l'accompagnant. Les chiffres s’additionnent et côtoient les 300 euros pour une « première fois ». Pourtant, le comité de bioéthique est bien clair : un remboursement de la part des pouvoirs publics ne devrait pas figurer au menu des négoces. « Quand on n’a pas l’opportunité de vivre, de s’exprimer comme on le voudrait, merde, il faut être un minimum privilégié par le système, alors ! » objecte Tyra. Clotilde Leal Lopez expose d’autres arguments : les personnes en situation de handicap qui parviennent à assouvir leurs désirs sexuels sont « plus heureuses ». « Un peu comme Monsieur et Madame Tout-le-monde, quoi ! Et ça diminue le coût de leurs soins. » Mais même dans leur portefeuille, le recours à l’accompagnement sexuel est entouré d’un halo de malaise. Ceux épaulés par un tuteur financier doivent justifier la dépense comme ils le peuvent. Les institutions, elles, gonflent leur budget « loisirs ». « Il faut inventer des histoires, mentir, au lieu d’expliquer simplement qu’il y a eu un accompagnement sexuel. C’est bien la preuve que la société est mal à l’aise. Ces gens doivent trouver des entourloupes pour cacher qu’ils ont droit à une sexualité comme tout le monde, qu’ils ont des envies. »

Mais J. n’a jamais payé sa « dernière nuit ». Et si Tyra tente bien de garder une certaine distance entre sa vie et ses clients, « parfois, ils pourraient être des amis ». « On construit des relations humaines fortes, à tel point que si je n’ai pas de leurs nouvelles, je m’inquiète. Mis à part le côté sexuel, ils finissent par me manquer. » Sa voix s’emballe, et l’accompagnante n’entend plus ni les Bing !, ni le vacarme de la rue, ni les étudiants qui ont investis le bistrot. Souvent encore, elle quitte ses patients, grimpe dans sa voiture et se met à pleurer. Sans tristesse. « Je pleure d’émotion, des émotions que je dois faire sortir. Je me dis que j’ai vécu quelque chose de beau. J’apprends des choses sur moi, sur les gens, sur ce métier. C’est ça, mon adrénaline à moi : je sais que je fais du bien, alors ça me fait du bien. Quand je vois quelqu’un jouir, même si je n’ai pas joui, je le fais intérieurement. Je sais que j’apporte quelque chose que personne d’autre ne peut apporter. Je me sens unique », se dit-elle, les mains sur le volant. Puis elle embraye, appuie sur l’accélérateur et rentre chez elle, où l’attend son futur époux. « On n’est pas obligé de ne rien avoir d’autre dans la vie pour faire ce métier-là. »

Texte d'Elisabeth Debourse et photos de Frédéric Pauwels pour 24H01