Frédéric Pauwels est un photographe belge né en 1974.

Biographie

Bolbec: l'oubli en sursis

Dans le cimetière communal de Bolbec (Seine-Maritime), sans l'acharnement d'une poignée de bénévoles, 95 dépouilles de soldats morts en 14-18 pour la France ont failli être exhumées pour finir dans une fosse commune...

C'est l'histoire du sauvetage d'un carré de mémoire. À Bolbec, comme dans plus de 2 000 cimetières communaux répartis sur le territoire national, un carré militaire regroupe les sépultures de soldats tombés à proximité ou morts dans les hôpitaux de l'arrière au cours de la Première guerre mondiale . En 2014, quatre-vingt quinze combattants reposent depuis près d'un siècle dans le Carré militaire du cimetière de Bolbec, proche de l'hôpital auxiliaire où ils ont reçu des soins avant de décéder. Le 8 septembre de cette année-là, Emmanuel Dubosc se rend sur la tombe de son arrière-grand-père décédé 100 ans plus tôt. Il découvre alors avec stupeur les plaques blanches imprimées que la municipalité a apposées sur les sépultures : elles annoncent la mise en place d'une procédure de relèvement des tombes considérées à l'abandon. La crainte de voir les dépouilles exhumées pour être transférées dans un ossuaire alarme Emmanuel qui tente de mobiliser d'autres citoyens par la presse. Dans les journaux locaux, il confie sa consternation, et s'étonne que la seule tombe qui ne soit pas concernée alors par cette procédure soit celle du général Ruffin, inhumé en 1845, et dont la sépulture n'est pourtant pas en meilleur état que celle des Poilus de Bolbec. La mémoire serait-elle proportionnelle aux grades obtenus en service ? Il faut dire que certains des soldats reposant dans le cimetière délabré de Bolbec n'ont même pas eu droit à la reconnaissance de « mort pour la France. » C'est le cas notamment de Raymond Léonce Gaston Mansois. Décédé le 17 novembre 1919, peu après son retour du front, ce statut ne lui a pas été accordé. C'est au cours de recherches généalogique qu'un de ses petits cousins, Guillaume Guéroult découvre sa tombe et les menaces qui pèsent dessus. Sans concertation avec Emmanuel Duboscq, -les deux hommes ne se connaissent pas encore-, il entame les mêmes démarches, et lance via d'autres journaux, telle une bouteille à la mer, un appel au sauvetage de ce carré de mémoire. À l'heure d'internet et des réseaux sociaux, les deux hommes ne tardent pas à se rendre compte qu'ils ne sont pas seuls dans ce combat. Ils se concertent, et s'organisent, rejoints dans cette initiative par deux autres descendants concernés par la problématique, Benoit Izabelle et Alain Raoul. Ensemble, les quatre hommes vont se mobiliser pour le sauvetage du carré militaire de Bolbec.

Retrouver les familles

« Conformément à la loi du 29 décembre 1915, la gratuité des concessions avait été attribuée à ces soldats, mais l'entretien de leurs tombes revenait aux familles, explique Guillaume Guéroult. Avec le temps, beaucoup de ces sépultures n'étaient plus entretenues, et en 2014, une douzaine d'entre elles étaient même dans un état particulièrement piteux, ce qui a probablement suscité la démarche de la ville de Bolbec. » Les défenseurs du carré de Bolbec vont d'abord se mettre en quête des familles des soldats ensevelis sur place. Leurs recherches montrent en effet rapidement que nombre d'entre elles ne sont pas au courant de l'existence de ces tombes, et il leur parait essentiel de les informer. Certains combattants, morts très jeunes n'ont pas eu d'enfants, mais des descendants de leurs fratrie ou cousins sont retrouvés. C'est ainsi par exemple que la famille d'André Massonnier né à Fenouillet en 1886, et victime de la Grande Guerre en 1915, a pu être contactée. Guillaume Guéroult découvre quant à lui que son petit cousin Raymond Mansois est également celui du photographe Henri Cartier-Bresson, et celui de Jean d'Ormesson. Contacté, l'académicien l'assure publiquement de son soutien dans ses démarches. Le 8 novembre 2014, le quatuor de sauveteurs de la mémoire du carré militaire de Bolbec parvient à réunir une vingtaine de personnes pour une opération bénévole de nettoyage et remise en état des tombes. Mais rien n'indique encore à ce moment que cette initiative permettra d'éviter aux dépouilles d'être exhumées. Un premier constat d'abandon des sépultures a en effet déjà été réalisé par la municipalité en 2013 en présence du commissariat de police, de quelques 30 familles que la commune avait pu retrouver, et des représentants du Souvenir Français. Les concertations avec la mairie, difficiles, au départ, sont néanmoins entamées... « Nous n'avions en réalité jamais conçu le projet d'exhumer les dépouilles pour les déplacer dans un ossuaire, commente Michel Saint-Léger, premier adjoint au maire. Mais aujourd'hui nous sommes heureux que tout le monde ait pu dépasser ces rumeurs, et qu'un véritable dialogue se soit mis en place avec l'ensemble des familles et l'appui du souvenir français, association nationale habilitée par les pouvoirs publics, pour concevoir un projet d'aménagement du carré militaire qui soir respectueux de la mémoire de ces soldats, et rencontre à la fois les souhaits de leur descendants et les contraintes financières de la Ville qui a désormais la charge de l'entretien de ces sépultures. »

Un enjeu emblématique

Lors du second constat d'abandon, réalisé en septembre 2016, toutes les familles ont fini par donner leur accord pour la reprise des concessions. Elles attendent désormais que soit entamée la remise en état du carré militaire, selon un projet s'inspirant du cimetière américain de Colleville. « L'idée est de démonter les pierres tombales et de les remplacer, à chaque emplacement de sépulture, par une croix réalisée en pierre nobles, reprend Michel Saint-Léger. Les dépouilles seront laissées en place. Le projet pourrait associer des tombes voisines dans lesquelles reposent des soldats de la guerre de 1870, pour uniformiser l'espace. Le terrain sera engazonné, et ponctué de croix portant le nom des défunts, leurs dates de naissance et de décès. Et le grand monument à colonne qui donne son cachet au carré fer lui aussi l'objet d'une restauration. » Si Guillaume Guéroult a fait son deuil désormais de la conservation des pierres tombales d'origine, qui donnaient un cachet particulier au cimetière et constituaient à ses yeux un patrimoine estimable, la vigilance reste de mise, cependant, car à ce jour, ce chantier ambitieux n'a pas encore été entamé. L'inauguration du carré rénové pourra-t-elle avoir lieu avant la fin du Centenaire, ainsi que les familles l'espèrent ? Ce projet représente un véritable challenge pour la Ville de Bolbec. « La charge financière du projet repose exclusivement sur la municipalité, répond Michel Saint-Léger. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles nous avons opté pour des croix uniformisées. Garder ou remplacer les pierres d'origine, en mauvais état, aurait coûté trop cher. Nous avons essayé de concevoir un aménagement qui soit le plus durable possible, car nous ne recevons pas d'aide de l'Etat pour l'entretien de ce carré militaire. » À l'heure où les grandes nécropoles de la Première Guerre mondiale, en tant que « hauts lieux de la mémoire nationale", sont entretenues par l'Etat, et font l'objet d'une procédure de classement à l'UNESCO, le destin du carré militaire de Bolbec est devenu l'emblème des questions qui se poseront dans les années à venir pour les petits cimetières de la Grande Guerre qui, ne faisant pas l'objet d'une telle reconnaissance, risquent, faute de moyens, de sombrer dans l'oubli, puis de disparaître. « Au moins, conclut Guillaume Guéroult, nous sommes heureux aujourd'hui d'avoir pu retracer le destin de ces soldats. Grâce à ce travail, les noms sur les croix sont désormais associés à des visages et des histoires, que nous avons pu réunir sur notre site web. Notre objectif premier est atteint : ces soldats continueront à reposer en paix à Bolbec. Il ne reste plus qu'à espérer qu'ils redeviennent la fierté des bolbécains. »

Un reportage de Frédéric Pauwels et d'Isabelle Masson Loodts