Frédéric Pauwels est un photographe belge né en 1974.

Biographie

Verdun: sous la forêt, les cicatrices.

100 ans après la Bataille de Verdun, immersion en Zone Rouge

Texte d'Isabelle Masson Loodts et Photos de Frédéric Pauwels / Collectif HUMA

Au lendemain de la Grande Guerre, neuf villages de la région de Verdun sont tellement dévastés qu’ils n’accueilleront plus jamais d’habitants. En vertu de la loi du 17 avril 1919 sur la réparation des dommages de guerre, l’État français achète un immense territoire de 17000 hectares de terrains devenus impropres à la culture. En 1923, cette « zone rouge », désignée ainsi parce qu’alors entourée d’un trait écarlate sur la carte géographique de la région, est confiée à l’administration des Eaux et Forêts pour être boisée. Avec le temps, certaines parcelles de terre y ont été réhabilitées. Mais dans la partie la plus ravagée, les 10000 hectares de la Forêt Domaniale de Verdun forment encore une sorte de sanctuaire.

Etrange forêt dont les arbres ont pris racine sur des terres bouleversées. Le manteau forestier n'a pas pour autant effacé les cicatrices de la guerre : tranchées, trous d’obus, vestiges de guerre, masqués par la canopée, n'ont pas pour autant disparu. Autour du plateau de Douaumont, la forêt semble s’étendre à perte de vue. Le soleil crée des jeux d’ombres sur les 16.000 tombes alignées devant l'ossuaire. Autour de l'abri 320, sur une parcelle du champ de bataille dont la végétation est maintenue à ras, la lumière souligne les creux et les bosses créées par la pluie d'obus, et laisse imaginer le décor lunaire tel qu'il fut décrit, il y a 100 ans, par les combattants. Un oiseau chante. La vie et la mort se confrontent.

En 1914, la place forte de Verdun et son camp retranché comptaient 19 forts, 34 abris de combat, 4 abris-caverne, 118 batteries d’artillerie, 15 ouvrages d’infanterie, 33 magasins extérieurs et une redoute d’infanterie. Ce système de défense, basé sur des forts répartis sur 5 ou 10 km autour d’un noyau central et capables de se défendre mutuellement, porte le nom de Séré de Rivières, du nom du général qui l’inventa à la veille de la guerre de 1870, puis le généralisa par après. Ces ouvrages montrèrent leur utilité pendant la Grande Guerre, mais la plupart furent ensuite déclassés, car trop vieux ou trop abîmés. Depuis lors, leurs couloirs, casemates et tourelles, protégés par une épaisse couche de terre, sont devenus des refuges privilégiés pour les populations de chiroptères. Autour de l’ouvrage de Froideterre, le béton gris, presque entièrement recouvert de terre, semble noyé dans la végétation. Le sol ondule en vagues brunes et vertes : ce sont les trous d’obus, couverts d’un tapis d’herbes que l’on taille chaque année pour laisser ces reliefs apparents. Au point le plus bas du terrain, des cratères remplis d’eau s’enchaînent pour former une succession de mares bien tranquilles en cette période d’hibernation.

Dans la quiétude de ce paysage bucolique, comment imaginer l’effervescence qui devait régner ici en 1916 ? Dans son livre « La bataille devant Souville » (La Renaissance du Livre, Paris, 1920), qui retrace les combats qui se déroulèrent dans la région entre la mi-juin et la mi-septembre 1916, l’écrivain Henry Bordeaux évoque l’inquiétude que suscitait l’absence de bruit en période de guerre. « Ici, le silence, tout relatif car il tombe encore des obus, a quelque chose de redoutable, de mystérieux et de menaçant. La tempête s’est-elle éloignée tout à coup ? Va-t-elle se précipiter sur quelque autre secteur du front ? Ou bien se concentre-t-elle de nouveau, dans une ruée prête à éclater ? » Le 21 juin 1916, « le doute est dissipé. Un déluge de fer et de feu s’abat sur Froideterre » .

Les combattants, s’ils étaient encore vivants, seraient étonnés de voir comme la nature a reconquis ces lieux. Le 20 juin 1916, Henry Bordeaux décrit ces lieux « où le printemps, cette année, n’a pas osé venir. Devant Verdun, entre Fleury et Douaumont, entre Souville et Vaux, pas un brin d’herbe n’a poussé. Le soleil ne ranime aucune vie végétale. La terre creusée d’entonnoirs qui se rejoignent est comme un visage gravé de la petite vérole où le sourire trébuche dans les trous... » Même au coeur de l'hiver, la vie est davantage présente aujourd'hui qu’au coeur de ce printemps guerrier décrit par l’écrivain, tel une « vision d’apocalypse » : « la terre est broyée, réduite en bouillie, et de cette bouillie émergent pêle-mêle, comme les restes d’un naufrage, des débris d’arbres, de murs, de chevaux, des sacs, des bidons, des armes, des lambeaux d’uniformes, des lambeaux de chair. C’est un chaos que la masse des obus ne cesse pas de pétrir. Jusqu’à l’entrée de la tourelle où nous nous glissons, j’ai l’impression de traverser un charnier. (...) Du sol qui me sépare des deux forts, pas une parcelle n’est intacte. Les entonnoirs se rejoignent et leurs lèvres mêmes se recoupent. Combien d’années faudra-t-il pour que l’herbe ici repousse ? »

Texte de Isabelle Masson Loodts et Photos de Frédéric Pauwels / Collectif HUMA